À l’heure où la rivalité sino-américaine redessine les équilibres mondiaux et intensifie la ruée vers les ressources stratégiques africaines, la République démocratique du Congo se retrouve à la croisée des chemins. Dans cette tribune dense et engagée, l’expert Eric Mboma invite à dépasser les lectures émotionnelles et les réflexes de dépendance pour penser, avec lucidité et méthode, une souveraineté congolaise fondée sur la stratégie, la valorisation nationale des ressources et l’alignement des priorités internes. Une réflexion sans concession sur la place du Congo et de l’Afrique dans la nouvelle géopolitique des puissances.
Ci-dessous l’intégralité de la tribune :
Réveil géopolitique : oublier les émotions, affûter la stratégique
La Chine intensifie son engagement en Afrique subsaharienne. Des voies ferrées en Zambie aux corridors industriels au Kenya, en passant par les ports en Angola, sa stratégie repose sur une logique implacable : sécuriser l’accès aux ressources, ouvrir de nouveaux marchés, façonner les routes de demain. Derrière les mots de « partenariat gagnant-gagnant » se cache une diplomatie d’infrastructure méthodique, financée par des milliards via le FOCAC (Forum sur la coopération sino-africaine), assortie de crédits souverains, d’investissements dans les zones économiques spéciales, de centres de formation et de contrats d’exploitation à long terme.
Les États-Unis, eux, alternent entre initiatives hésitantes et mesures restrictives : sanctions commerciales, coupes budgétaires, restrictions de visas… trop souvent, l’Afrique n’apparaît que comme théâtre d’influence anti-chinoise, rarement comme partenaire souverain.
Les leçons sont claires : si nous ne définissons pas notre propre agenda, l’histoire recommencera — avec de nouveaux acteurs, mais les mêmes mécanismes de dépendance.
Le Congo doit cesser d’attendre son agenda : il doit l’imposer
La République démocratique du Congo ne peut plus être un simple réservoir de cobalt ou de lithium. Si les États-Unis convoitent entre 2 à 3 milliards de dollars de nos minerais critiques, notre responsabilité est de définir nos propres modalités de valorisation, nos priorités stratégiques, et de les inscrire dans des engagements contractuels précis et mesurables.
Cela suppose :
- des méthodologies de valorisation négociées dès le départ, basées sur les indices mondiaux ;
- des priorités nationales explicites (infrastructures, formation, intégration artisanale, agro-industrie, énergie) ;
- un principe immuable de valeur contre valeur : quotas de production, accords d’achat clairs, emplois de qualité, intégration des savoirs transférés dans nos programmes éducatifs, tous calibrés sur la valeur exacte des ressources cédées.
Et surtout, chaque accord signé avec un acteur majeur qu’il soit américain, chinois ou autre, doit entraîner une réévaluation immédiate du risque souverain congolais.
La souveraineté, ce n’est pas qu’un drapeau. C’est aussi un coût du capital. Si le Congo devient partie prenante d’investissements stratégiques mondiaux, alors le risque est partagé et nos taux d’intérêt doivent en tenir compte.
Chine : un modèle à observer, mais à traduire selon nos règles
L’approche chinoise n’est pas sans mérite : elle couple souvent infrastructures et transfert technique, universités et usines, accompagnement logistique et capacités locales. Mais trop souvent encore, les chaînes de valeur restent importées, les retombées locales minimales, la gouvernance opaque.
En RDC, des projets comme Sicomines ont permis des routes, des lignes à haute tension, mais pas encore de véritable écosystème industriel ou technologique congolais.
Nous devons donc :
- exiger que chaque projet d’infrastructure soit adossé à un centre de formation professionnel ;
- intégrer les mineurs artisanaux dans les filières de transformation formelle ;
- imposer des clauses de contenu local effectives et contrôlées ;
- faire émerger un modèle industriel hybride associant zones économiques spéciales, innovation rurale, transformation agricole et formation de terrain.
Ce que nous devons retenir de la Chine, ce n’est pas tant le style que la cohérence : chaque ligne de crédit y est rattachée à une vision globale. Nous devons faire de même, mais sous contrôle national, selon nos normes, nos besoins, et nos aspirations.
L’alignement interne : clé de la souveraineté durable
Aucune négociation extérieure ne peut compenser une désorganisation intérieure.
La souveraineté exige une double mobilisation :
- Une mobilisation externe, face aux partenaires stratégiques, avec clarté, rigueur et exigence ;
- Une mobilisation interne, pour que l’éducation, les institutions et la jeunesse convergent vers un même cap.
Si nous intégrons les technologies reçues dans nos programmes scolaires ;
si nous formons 10 000 ingénieurs congolais en métallurgie d’ici 2030 ;
si nous redéployons les écoles techniques dans les provinces minières ;
si chaque projet intègre un mécanisme de “former les formateurs” ;
alors nous aurons enclenché une logique de transformation circulaire, reproductible, souveraine.
Et cela suppose aussi un retour maîtrisé de notre diaspora. Pas simplement pour occuper des fonctions, mais pour transmettre, former, semer.
Quand nos écoles enseigneront ce que nos mines extraient, quand nos ingénieurs amélioreront ce que nos partenaires ont transféré, alors nous ne serons plus dans la dépendance.
Nous serons dans l’appropriation stratégique.
Mémoire, lucidité, ambition : la souveraineté par le dessin, non par défaut
Un peuple qui se développe est un peuple qui apprend.
Une nation qui se relève n’est pas celle qui oublie son passé, mais celle qui en fait un levier de stratégie.
Lucidité, ici, est une forme de patriotisme. Refuser les faux-semblants. Ne plus croire aux discours de fraternité internationale ou de proximité régionale.
Le Congo doit apprendre à penser à la hauteur de son destin. Il n’a pas le luxe de l’illusion, ni celle de l’amitié stratégique. Ce privilège n’appartient qu’aux puissants ceux qui, justement, n’en ont plus besoin.
À nous de choisir non pas entre Chine et États-Unis, mais entre soumission et maîtrise. Entre désordre et organisation. Entre improvisation et dessein.
Nous devons devenir le centre de gravité africain de la transition énergétique mondiale en construisant un modèle inspiré, robuste, auto-porté. Et ce modèle doit naître de nos blessures, de nos savoirs, et surtout de notre capacité à planifier.
Une Afrique stratégique, un Congo au centre
La Chine peut être un accélérateur, si ses projets sont intégrés dans une stratégie nationale. Les États-Unis peuvent être des catalyseurs, si leur demande se transforme en plateforme de co-développement structuré.
Mais ni l’un ni l’autre ne doivent définir notre cap.
L’Afrique n’a pas besoin d’amis. Elle a besoin de partenaires responsables. Et la RDC n’a pas besoin d’être sauvée. Elle doit être respectée.
La souveraineté ne se mendie pas. Elle se structure. Ce que nous n’avons pas réussi à bâtir dans des décennies de paix, nous pouvons et devons l’arracher dans cette période de recomposition mondiale.
Car si nous réussissons cette équation, le silence des armes deviendra inutile.
La prospérité partagée parlera pour nous. Et les puissances qui s’allieront à notre ambition comprendront qu’elles ont tout à gagner à protéger ce que nous bâtirons ensemble.
Par Eric Mboma, Expert en services financiers, ressources naturelles et infrastructures



