À l’heure où la transition énergétique mondiale redessine les rapports de puissance économique, la République démocratique du Congo se retrouve au cœur d’une bataille stratégique autour des minerais critiques. Mais au-delà de l’extraction, un autre défi se profile : celui de transformer cette richesse géologique en puissance financière, industrielle et institutionnelle durable. Dans cette tribune, Éric Mboma plaide pour la construction d’une véritable place financière congolaise capable de mobiliser capitaux, infrastructures et gouvernance autour des ressources stratégiques du pays.
Ci-dessous l’intégralité de la tribune :
Une place financière pour convertir nos ressources en prospérité durable À Kolwezi et à Lubumbashi, les grands rendez-vous miniers de cette année rappellent une réalité simple : la RDC n’est plus seulement un pays minier. Elle devient progressivement l’un des centres de gravité de la compétition industrielle mondiale autour des minerais critiques. Le cuivre, le cobalt, le lithium ou le germanium ne sont plus de simples matières premières. Ils conditionnent désormais les batteries, les réseaux électriques, l’intelligence artificielle, les centres de données, les infrastructures énergétiques et les industries de défense du XXIe siècle.
Selon plusieurs estimations internationales, plusieurs milliers de milliards de dollars devront être investis dans les infrastructures minières, énergétiques et logistiques mondiales d’ici 2050 pour répondre à la demande. Le cuivre seul pourrait nécessiter plus de 250 nouvelles mines de grande taille c’est-à-dire des projets capables de produire plusieurs centaines de milliers de tonnes par an afin d’éviter un déficit structurel majeur. Or une mine de classe mondiale exige des montants considérables : entre 2 et 10 milliards de dollars de CAPEX pour les grands projets cuivre-cobalt contemporains, avant même les investissements énergétiques, ferroviaires, portuaires et logistiques nécessaires à leur viabilité.
La question congolaise devient donc la suivante : la RDC veut-elle simplement extraire ces ressources, ou souhaite-t-elle aussi organiser les flux financiers, industriels et technologiques qui les entourent ? Le problème du Congo n’est plus uniquement minier. Il est financier, énergétique et institutionnel. C’est ici que l’expérience du Vietnam mérite attention. Le Vietnam n’a pas cherché à remplacer Singapore ou Hong Kong. Il a construit progressivement une plateforme crédible, disciplinée et connectée à son économie réelle. La RDC devrait suivre une logique comparable : bâtir à Kinshasa une place financière spécialisée autour des mines, de l’énergie, de la logistique et des infrastructures.
L’Afrique subsaharienne hors South Africa offre déjà plusieurs signaux encourageants. Les marchés de Nairobi, Lagos ou Casablanca ont permis à des banques, télécoms et groupes industriels de lever des montants significatifs sur leurs marchés domestiques. Safaricom au Kenya ou MTN Nigeria ont mobilisé des milliards de dollars et profondément modifié la perception du risque local. Ces succès ont produit un impact psychologique majeur : ils ont démontré que des marchés africains pouvaient absorber des volumes importants de capitaux et financer des champions régionaux. Le secteur minier congolais devra suivre cette trajectoire.
Les sociétés minières sont intensives en capital et nécessitent un accès rapide à des sources de financement profondes. C’est pourquoi le dual listing cotation simultanée sur plusieurs places financières deviendra stratégique pour la RDC. Une société cotée à Toronto, Londres ou Sydney, mais également présente à Kinshasa ou sur une future plateforme régionale africaine, pourrait simultanément accéder aux grands capitaux internationaux tout en permettant une participation congolaise et africaine à l’actionnariat. Cette participation locale est essentielle. Car les capitaux locaux jouent un rôle beaucoup plus profond que celui de simples ressources financières complémentaires.
Ils constituent une balise stratégique dans la perception du risque par les investisseurs internationaux. Lorsqu’un entrepreneur, une banque, un assureur ou un fonds de pension local investit durablement dans son propre pays, il envoie un signal puissant : ceux qui connaissent le mieux le terrain considèrent encore l’avenir comme favorable. Les marchés lisent les comportements autant que les bilans. C’est pourquoi des figures comme Aliko Dangote ou Tidjane Thiam rappellent régulièrement qu’aucune transformation durable ne peut émerger si les élites locales refusent elles-mêmes d’exposer leurs capitaux à leur propre économie.
La RDC devra donc rendre effective la participation congolaise dans l’actionnariat des actifs miniers du pays, mais aussi dans leur supervision et leur exécution opérationnelle. Le Botswana, avec Debswana, ou l’Angola à travers la montée en puissance de ses participations étatiques dans le secteur pétrolier et minier, montrent qu’une implication nationale plus substantielle dans les actifs stratégiques peut progressivement renforcer la capacité d’accumulation locale, même si chaque trajectoire répond à des réalités spécifiques. Des groupes comme Ivanhoe Mines et des dirigeants comme Robert Friedland ont démontré qu’il était possible de bâtir des projets miniers d’envergure mondiale en RDC.
Mais la prochaine étape devra consister à connecter davantage ces succès aux marchés financiers africains, aux capitaux régionaux et aux capacités industrielles locales. Cette ambition ne sera toutefois crédible qu’à une condition : résoudre l’équation énergétique. Derrière chaque grande puissance minière transformée se trouve d’abord une puissance énergétique. Aucune industrialisation minière sérieuse ne peut émerger durablement sans une base énergétique robuste. Disponibilité, stabilité du réseau, coût de l’électricité et capacité de transport détermineront directement la compétitivité industrielle congolaise. Sans énergie abondante et compétitive, aucune chaîne de raffinage ou de transformation locale ne pourra atteindre une échelle viable. L’expérience du Grand Ethiopian Renaissance Dam mérite ici attention.
Au-delà du barrage lui-même, l’Éthiopie a réussi à mobiliser une participation financière massive de sa population autour d’un projet national structurant. Dans un pays marqué par les guerres et les famines, ce projet a produit un effet psychologique considérable : celui d’une société participant directement à son propre redressement. La RDC devra également approfondir la sophistication de ses instruments financiers. Le Fonds de Promotion de l’Industrie ou le Fonds d’Investissement Stratégique de la RDC constituent déjà des briques utiles. Mais le pays devra aller plus loin : obligations minières adossées aux infrastructures, obligations vertes, véhicules de co-investissement, fonds spécialisés dans les corridors logistiques ou énergétiques.
Le corridor de Lobito constitue déjà une illustration de cette nouvelle compétition logistique mondiale. D’autres corridors devront émerger autour du rail, des ports et du fleuve, avec des acteurs spécialisés comme CMA CGM, Africa Global Logistics et d’autres groupes internationaux du transport et de la logistique. Plusieurs dizaines de milliards de dollars seront nécessaires d’ici 2050 pour moderniser durablement les infrastructures minières, énergétiques et logistiques congolaises. Les fonds de pension africains, les assurances, les banques régionales et les petits épargnants devront progressivement être associés à ces schémas de financement. La même logique vaut pour la sous-traitance technique.
Des entreprises comme Master Drilling ou LeverEdge IV Resources (DIG CT) démontrent qu’une expertise technique africaine de très haut niveau peut émerger autour des services miniers. Enfin, aucun investisseur de long terme n’engagera durablement plusieurs milliards de dollars sans stabilité institutionnelle. La gouvernance, la discipline réglementaire, la transparence, la conformité ESG, le respect de standards comme Dodd-Frank ou le Processus de Kimberley, la protection des investisseurs et la prévisibilité fiscale constituent désormais des facteurs de compétitivité aussi importants que la teneur des gisements eux-mêmes.
Le secteur minier servira ici de test grandeur nature. Si la RDC parvient à organiser intelligemment ce domaine — probablement le plus attractif de son économie alors les autres secteurs liés à la substitution des importations pourront progressivement suivre la même trajectoire. Car la vraie souveraineté ne consiste pas seulement à posséder des ressources. Elle consiste à savoir les financer, les transformer, les assurer, les valoriser et les gouverner. C’est cela, le défi congolais. Et c’est maintenant qu’il faut commencer à l’organiser.
Éric Mboma African Council on Minerals and Energy (ACME)



